Homélie pour le troisième Dimanche de Pâques
Année A

Ac 2, 14, 22b-33 - 1 P 1, 17-21 - Lc 24, 13-35

par le Chanoine Dr. Daniel Meynen


La Fraction du Pain



Ac 2, 14, 22b-33


Ac 2, 14, Pierre s'avança avec les Onze et, d'une voix forte, il leur parla en ces termes : «Hommes juifs, et vous tous qui séjournez à Jérusalem, sachez bien ceci et prêtez l'oreille à mes paroles. 22, Jésus de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage devant vous, par les miracles, les prodiges et les signes qu'il a opérés par lui au milieu de vous, ainsi que vous le savez, 23, cet homme qui fut livré, selon le dessein arrêté et la prescience divine, vous l'avez fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies. 24, Mais Dieu l'a ressuscité ; il l'a délivré des liens de la mort, parce qu'il n'était pas possible qu'elle le retint en son pouvoir. 25, David dit de lui : "Je voyais constamment le Seigneur près de moi, parce qu'il se tient à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé. 26, C'est pourquoi mon coeur est en joie et ma langue est dans l'allégresse, ma chair même reposera dans l'espérance ; 27, car tu n'abandonneras point mon âme dans le séjour des morts, et tu ne permettras point que ton Saint connaisse la corruption. 28, Tu m'as fait connaître les sentiers de la vie ; tu m'as rempli de joie par la vision de ton visage." (Ps 15, 8-11) 29, Frères, qu'il soit permis de parler sans détour du patriarche David : il est mort, il a été enseveli, et son tombeau existe aujourd'hui parmi nous. 30, Mais il était prophète et savait que Dieu lui avait promis avec serment de faire asseoir sur son trône un de ses descendants. 31, C'est donc la résurrection du Christ qu'il a prévue et annoncée par ces mots : "Il n'a point été abandonné dans le séjour des morts, et sa chair n'a point connu la corruption." 32, C'est ce Jésus que Dieu a ressuscité : nous en sommes témoins. 33, Élevé alors par la droite de Dieu, il a reçu du Père l'Esprit-Saint qui avait été promis et l'a répandu, et c'est cela que vous voyez et entendez.»



1 P 1, 17-21


1 P 1, 17, Si vous invoquez comme Père celui qui n'a de préférence pour personne et juge chacun selon ses oeuvres, conduisez-vous avec crainte durant le temps de votre pèlerinage. 18, Car vous savez que ce n'est point par des biens périssables, tels l'argent ou l'or, que vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre héritée de vos pères, mais par le sang précieux du Christ, 19, l'Agneau sans défaut et sans tache : celui qui, prédestiné dès avant la création du monde, 20, a été manifesté pour vous en ces derniers temps. 21, Par lui, vous avez la foi en Dieu qui l'a ressuscité des morts et lui a donné la gloire, si bien que c'est en Dieu que sont fondées votre foi et votre espérance.



Lc 24, 13-35


Lc 24, 13, Ce jour-là même, deux disciples cheminaient vers un bourg nommé Emmaüs, à soixante stades de Jérusalem. 14, Ils devisaient entre eux de tout ce qui s’était passé. 15, Pendant qu’ils causaient et discutaient ensemble, Jésus en personne s’approcha et fit route avec eux. 16, Mais leurs yeux étaient comme bandés, de sorte qu’ils ne pouvaient le reconnaître. 17, Il leur dit : «Quels propos échangez-vous chemin faisant ?» Et ils s’arrêtèrent, tout tristes. 18, L’un d’eux, nommé Cléophas, lui répondit : «Serais-tu le seul étranger dans Jérusalem à ne pas savoir ce qui s’y est passé ces jours-ci ?» - 19, «Quoi donc ?» Ils répondirent : «Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth. C’était un prophète puissant en oeuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple. 20, Nos grands prêtres et nos magistrats l’ont livré pour le faire condamner à mort, et l’ont crucifié. 21, Nous avions l’espoir que ce serait lui qui restaurerait Israël. Avec tout cela, voici déjà le troisième jour que ces choses se sont passées. 22, Sans doute, quelques femmes de notre groupe nous ont déconcertés. Elles sont allées avant le jour au tombeau ; 23, elles n’y ont pas trouvé le corps, et elles sont revenues le dire, en ajoutant que des anges leur sont apparus et assurent qu’il est vivant. 24, Quelques uns des nôtres se sont aussi rendus au tombeau ; et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; quant à lui, ils ne l’ont pas vu.» 25, Alors Jésus leur dit : «O gens sans intelligence ! comme votre coeur tarde à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! 26, Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ainsi, pour entrer dans sa gloire ?» 27, Puis, à partir de Moïse, en passant par tous les Prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. 28, Ils approchaient du village où ils se rendaient ; lui paraissait vouloir aller plus loin. 29, Mais ils insistèrent : «Reste avec nous, diaient-ils. Le soir vient et le jour baisse déjà.» Et il entra pour rester avec eux. 30, Pendant qu’il était à table avec eux, il prit le pain, le bénit, le rompit et le leur présenta. 31, A ce moment leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ... mais il avait disparu. 32, Alors ils se dirent l’un à l’autre : «N’est-ce pas que notre coeur était tout brûlant en nous, lorsqu’il nous parlait en chemin, et qu’il nous expliquait les Ecritures ?» 33, Ils se mirent en route à l’heure même et retournèrent à Jérusalem. Là, ils trouvèrent assemblés les Onze et leur groupe. 34, Ils disaient tous : «Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon.» 35, Et eux-mêmes de leur raconter ce qui leur était arrivé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu au moment où il rompait le pain.


Homélie :


L'évangile de ce dimanche est bien connu : il s'agit de la rencontre de Jésus et des disciples d'Emmaüs. Pourtant, au lieu de commenter les trois lectures liturgiques, comme à mon habitude durant ce cycle d'homélies, je me limiterai à ce passage du Nouveau Testament. D'ailleurs, cet évangile ne fait-il pas référence à l'Ancien Testament ? Comment Jésus pourrait-il parler de lui à l'aide de textes scripturaires, s'il ne se servait pas de passages de l'Ancien Testament ? De plus, comme j'en ai parlé dimanche passé, le rite de la fraction du pain, évoqué par l'évangéliste Saint Luc, n'est-il pas une coutume d'origine juive ? Ainsi donc, parler de cet évangile va nous plonger au coeur de nos origines : l'Ancien Testament.


Le Christianisme n'est pas le Judaïsme ; il n'est pas non plus une continuation du Judaïsme. Et il ne veut pas non plus se substituer au Judaïsme. Mais, sous la conduite de l'Esprit-Saint, le Christ, et les Apôtres à sa suite, ont su extraire du Judaïsme ce qu'il fallait en conserver, tout en y faisant des adaptations, et en y ajoutant tout ce qui était propre à la Nouvelle Alliance. Une coutume juive conservée par le Christianisme, coutume dont j'ai déjà traité longuement d'une manière liturgique et théologique dans un de mes ouvrages (voir : http://meynen.homily-service.net/franc/gracefr.htm ), est celle de la Fraction du Pain : "Eux-mêmes de leur raconter ce qui leur était arrivé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu au moment où il rompait le pain." (Lc 24, 35)


Rompre le pain est un geste auquel la coutume juive a donné un sens religieux, presque mystique. Quand, à certaines occasions, la famille se réunit pour manger ensemble, le père de famille bénit le repas et partage le pain, en le rompant avec ses doigts, afin d'en donner un morceau à chacun des convives, en signe de communion fraternelle. C'est notamment le cas au cours du repas pascal. C'est ce que Jésus a fait lors de la Dernière Cène, partageant son Corps présent sous les apparences du pain : "Il prit du pain, rendit grâce, le rompit et le leur donna en disant : «Ceci est mon corps qui est donné pour vous : faites ceci en mémoire de moi.» " (Lc 22, 19)


Dès les premiers temps du Christianisme, alors que les chrétiens étaient confondus, par les païens, avec les membres de la communauté juive, il fallait agir avec prudence tant vis à vis des juifs que des païens. Tous les chrétiens n'étaient pas appelés à être martyrs. La survie de l'Église exigeait une loi du secret, la loi de l'arcane, afin de cacher et de protéger les Saints Mystères confiés par le Seigneur lui-même : en particulier, les Saints Mystères proprement dits, c'est-à-dire l'Eucharistie. Jésus lui-même avait averti ses disciples : "Il ne faut pas donner aux chiens les choses saintes, ni jeter vos perles aux pourceaux." (Mt 7, 6) Et : "Soyons prudents comme les serpents, mais simples comme les colombes." (Mt 10, 16)


On peut ainsi comprendre facilement pourquoi Saint Luc parle de la célébration eucharistique sous l'appellation de "fraction du pain" (Ac 2, 42 et 46). Aux yeux des non initiés, le Mystère eucharistique pouvait fort bien passer pour une simple coutume juive, insérée, incluse dans une grande prière d'action de grâces : la Prière eucharistique.


En ce sens, la Fraction du Pain serait une action qui induit à ne pas connaître quel est ou qui est le Pain de Vie, c'est-à-dire Jésus-Eucharistie. D'ailleurs, le geste lui-même de rompre le Pain de Vie conduit l'esprit à penser, à tort il est vrai, que le Pain de Vie est, en quelque sorte, détruit et devenu inexistant. Rappelons-nous ces strophes du Lauda Sion, où l'auteur, que l'on pense être Saint Thomas d'Aquin, tente de rassurer le fidèle quand il voit le Pain de Vie brisé, rompu : "Fracto demum sacramento, Ne vacilles, sed memento Tantum esse sub fragmento, Quantum toto tegitur. Nulla rei fit scissura : Signi tantum fit fractura, Qua nec status, nec statura Signati minuitur." (Si l'on divise la sainte Hostie, n'hésitez pas, mais souvenez-vous qu'il est autant sous chaque parcelle que dans le tout. Du Corps divin nulle brisure : seul le signe est rompu, ni l'état, ni la grandeur de la réalité signifiée n'est diminuée.)


Bien sûr, la Fraction du Pain ne porte pas atteinte au Corps du Christ. Mais le signe extérieur, apparent, pourrait le faire croire. Cela revient à dire que, entendu comme coutume d'origine juive, la Fraction du Pain conduit à une méconnaissance, ou à une ignorance de la réalité eucharistique : pour observer la loi de l'arcane et pour protéger les Saints Mystères, le Pain de Vie, sous la coutume juive de la Fraction du Pain, est comme voilé et caché, il est méconnu ou ignoré. Mais grâce à l'Esprit de Dieu, tous ceux qui sont initiés, c'est-à-dire tous ceux et celles qui sont de vrais disciples du Christ, comme les pèlerins d'Emmaüs après leur conversion, reconnaissent la présence du Christ, Pain de Vie, malgré, et à travers le rite de la Fraction du Pain : "Pendant qu’il était à table avec eux, il prit le pain, le bénit, le rompit et le leur présenta. A ce moment leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ..." (Lc 24, 30-31)


Demandons à la Très Sainte Vierge Marie, qui fut présente à la Dernière Cène, de nous aider à reconnaître toujours davantage son Divin Fils, afin de l'aimer d'un amour sans borne !



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Homélies supplémentaires sur le même évangile :

http://meynen.homily-service.net/an99/a3dimpaq.htm
http://meynen.homily-service.net/an2002/a3dimpaq.htm
http://meynen.homily-service.net/an2005/a3dimpaq.htm